Bielsa, Tata Alicia et la Roja

par • 31/05/2018 • A la une, Amérique du Sud1110

Au lendemain de la suspension de Marcelo Bielsa de sa fonction d’entraîneur par le LOSC le 22 novembre 2017, Luis Campos en personne et certains médias (L’Equipe, La Voix du Nord, etc) avaient mentionné ses mauvaises relations avec les salariés du club parmi les nombreuses raisons qui lui avaient valu son licenciement. Dans son édition du 17 mai dernier, le quotidien chilien La Tercera a relayé une information qui a donc dû en étonner plus d’un au domaine de Luchin. Car indépendamment de la situation lilloise (et parce que les exemples sont légion) cette information nous démontre une nouvelle fois que sa relation avec les employés – quelle qu’elle soit – ne peut être le fondement principal de son éviction.

29 décembre 2017. Une des cuisinières de la sélection chilienne, Alicia Palacios Ascencio (73 ans) apprend son licenciement par la Fédération Chilienne de football (ANFP) avec une proposition d’indemnisation de près de $8 millions de pesos chiliens (soit un peu plus de 11 000 euros) pour 11 ans de bons et loyaux services. En mars dernier, cette ex-employée riposte devant les tribunaux en attaquant en justice l’entité chilienne pour licenciement abusif. La raison ? Elle affirme avoir commencé à travailler au centre d’entraînement de la sélection à Juan Pinto Durán très exactement en 1980, d’abord de manière irrégulière (elle était payée seulement en espèces) avant de signer son contrat de travail au début des années 1990. Son objectif ? Faire condamner l’ANFP à lui verser 22 950 euros, soit ce que lui doit la Fédération en prenant en compte son ancienneté, plus 9690 euros pour licenciement abusif.

Quel rapport entre cette affaire et Marcelo Bielsa ? Alicia Palacios n’est pas n’importe qui pour les joueurs, les différents staffs techniques qui se sont succédé à Juan Pinto Dúran et notamment durant le mandat de Bielsa (2007-2011). Car avant de préparer les plats pour l’encadrement de la sélection et pour la génération dorée (celle d’Arturo Vidal, Gary Medel, Claudio Bravo et Alexis Sánchez), Alicia Palacios, c’est d’abord “Tata Alicia”. Une salariée à part entière de la sélection qui suscite beaucoup d’affection. Et comment.

Marcelo Bielsa lui-même portait une affection toute particulière pour le Chili, ses joueurs, son staff technique ainsi que pour les employés du centre technique national de la sélection chilienne. Et Alicia Palacios en est un témoin privilégié.

 

Le vendredi 4 février 2011, soit le jour où le technicien argentin a annoncé sa démission de son poste de sélectionneur de la Roja, Bielsa avait mis un point d’honneur à remercier les employés qui travaillaient au centre d’entraînement. “Je considère mes trois années et demi au Chili comme un cadeau de la vie. J’ai appris à aimer la vie ici”, avait-il même énoncé devant les micros, ému aux larmes. Quelques heures avant sa présentation devant les médias, il avait rencontré en privé les employés dont Alicia Palacios pour leur expliquer les raisons de son départ et à quel point il ne les remercierait jamais assez pour leur dévouement quotidien.

Quelques jours plus tard, ‘Tata Alicia’ a pu constater que les propos de Bielsa n’étaient pas des paroles en l’air. Alors que l’Argentin avait déjà quitté le territoire chilien, elle a eu la surprise de recevoir un présent inespéré : un chèque de $10 millions de pesos chiliens (soit plus de 13 000 euros) signé du nom de Marcelo Bielsa pour qu’elle puisse réaliser un projet de longue date mais trop onéreux, celui de pouvoir entreprendre des soins dentaires.

Pour compléter son geste, Bielsa avait accompagné son chèque d’une carte sur laquelle il lui avait noté son numéro de téléphone pour qu’elle puisse le contacter au cas où elle serait amenée à être en difficulté professionnelle. Le numéro en question s’avère être la ligne du fixe de la maison familiale de l’Argentin. “Je suis tombé sur sa fille cadette, Mercedes. Il [Bielsa] n’était plus en Argentine. Je n’ai pas su comment le remercier. J’ai juste dit à sa fille de lui rapporter que tout allait bien”, explique-t-elle aujourd’hui.

Une générosité qui contraste avec le manque de reconnaissance de la part de la Fédération Chilienne de football après plus de 37 ans d’exercice pour une indemnisation d’à peine 11 000 euros. “Et sans même un ‘merci’”, précise-t-elle. Si l’ancienne cuisinière se souvient parfaitement de ses employeurs et des changements structurels de la sélection depuis 1980 pour faire valoir ses droits et son ancienneté, de son côté, l’ANFP affirme que sa décision est légitime, qu’elle est conforme à la loi et qu’il existe une jurisprudence dans ce type de litiges lorsque les revenus des entreprises diminuent. Mais Alicia Palacios tient à clamer sa situation haut et fort.

Car au-delà de la question financière, il est question de la manière dont elle a été mise à la porte. “J’ai demandé à avoir un entretien avec Arturo Salah (actuel président de la fédération chilienne de football) qui était mon patron dans les années 1990, affirme-t-elle. Je voulais lui dire que j’avais besoin que la Fédération reconnaisse mes années de service et qu’elle me laisse travailler encore deux ans pour finir de payer mon petit appartement.” Mais cette demande a été refusée.

Depuis son licenciement, Alicia Palacios affirme vivre dans l’angoisse au quotidien en raison du statu quo juridique et de tout ce que cela engendre, à savoir vivre sans salaire, sans ses indemnités de licenciement et même sans pension. “Moi qui ai travaillé toute ma vie, j’ai dû aller à la municipalité pour voir à quoi j’avais droit puisque je suis sans ressources”. Puis de poursuivre : “Monsieur Marcelo [Bielsa] m’a fait don de 13 700 euros et eux, ceux à qui j’ai dédié ma vie, veulent me payer que 11 000 euros ? Bielsa m’a offert plus de 13 000 euros de manière désintéressée et eux ne veulent pas me payer ce qu’ils me doivent sur 40 ans de travail. Ils veulent me payer que sur 11 ans de travail et un mois de préavis. Qu’est-ce que je fais avec 11 000 euros si j’ai besoin de plus que ça pour payer mon appartement ? Où vais-je travailler à 73 ans ?”, demande-t-elle inquiète, dans un pays où les retraites sont si misérables que le Chilien lambda est très souvent voué à travailler même après avoir cotisé toute sa vie.

Dans son combat, elle a pu compter sur le soutien public et total de Claudio Bravo, qui l’a ouvertement soutenu sur les réseaux sociaux. Le portier de la Roja a ainsi réagi sur son compte Twitter. “J’espère que cette femme merveilleuse sera respectée pour toutes ses années de travail, de dévouement et d’affection pour la sélection chilienne. À celle qui connaît tous nos secrets et toutes nos peines. A bientôt Tata Alicia, je t’aime tellement. Merci pour être toujours là!!!”

 

Idem pour Jean Beausejour. Après avoir appris cette affaire, l’actuel joueur de l’Universidad de Chile et ancien ailier de la Roja a appelé Alicia Palacios pour lui témoigner tout son soutien et la remercier des années passées à ses côtés. “J’ai beaucoup pleuré, dit-elle. Mon garçon [en parlant de Beausejour] m’a dit que je n’étais pas seule et qu’ils m’aideraient si l’ANFP ne me payait pas mon dû. J’étais à la fois heureuse et triste de les ennuyer/embêter. Il m’a remercié pour tout, m’a rapporté qu’ils avaient discuté entre joueurs de ma situation et qu’ils étaient de tout cœur avec moi. Ça m’a touché.”

 Affaire à suivre.

 

Romain Laplanche Twitter @rolapche
Pin It

articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

UA-29216551-1