En passant par la Lorraine

par • 13/08/2018 • A la une, International, Ligue 21244

Dans un périmètre de 70 kilomètres autour d’Amnéville et de Briey, deux petites villes du nord de la Lorraine qui n’ont jamais dépassé 10 000 habitants, la densité d’internationaux français a de quoi surprendre. Sept joueurs originaires de la région ont porté le maillot bleu depuis les années 1970, parmi lesquels Patrick Battiston et son illustre coéquipier Michel Platini. A ce petit jeu là, le Pays Haut comme l’appellent les locaux, fait mieux que la région lilloise, toulousaine ou encore nantaise. Mais le phénomène ne date pas des années 70. Dès les années 50, des champions tels que Roger Piantoni et Thadée Cisowski avaient montré la voie. Tentative d’explication d’une particularité lorraine avec Christophe Borbiconi, ancien joueur pro formé à Nancy.

« Le Texas français ». C’est le surnom qui était donné au bassin sidérurgique lorrain après-guerre. A cette période, l’économie y tourne à plein régime, entre le travail dans les mines et la production d’acier. Une vie sociale dynamique s’articule autour de ces activités industrielles. La première vague d’immigration italienne date de la fin du XIX ème siècle. Des filières d’immigrations se tissent entre le patronat de la Lorraine et les régions du nord et du centre de l’Italie (Piémont, Lombardie, Marches, Ombrie et Vénétie). A partir de 1930, l’arrivée massive de travailleurs transalpins donne des airs de Little Italy aux petites villes de la région. Aux Italiens s’ajoutent les Allemands, les Polonais puis les Algériens. Petit à petit, les différentes communautés se fondent dans le creuset lorrain.

Football et classe ouvrière

Le Pays Haut devient la terre des possibles pour ces nouveaux arrivants. Mais l’analogie avec le Texas s’arrête là. Les petites têtes gominées des cités ouvrières ne rêvent ni de porter un chapeau de cow-boy ni de s’adonner au rodéo. Pas de grandes plaines non plus, mais des terrains vagues où les gamins tâtent le ballon. Les Italiens apportent avec eux leur culture foot. Dans les débits de boissons, le calcio est au centre de toutes les discussions. Cet intérêt prononcé pour le football n’est pas sans déplaire au patronat des grands groupes de la région. Dans les centres d’apprentissage, les jeunes pratiquent le sport où ils développent leurs qualités athlétiques. Ce système paternaliste contribue à la bonne santé des ouvriers. Toute la vie familiale et associative est régentée par les industriels. D’ailleurs, jusqu’en 1973, la coupe de Lorraine s’appelait le challenge Wendel du nom du magnat local de la sidérurgie.

Pour autant, le sport dans la région des hauts fourneaux reste avant tout une histoire spontanée. Christophe Borbiconi, ancien défenseur central de l’AS Nancy Lorraine établit un parallèle entre le foot des années 80 à Ottange, la ville de son enfance et celui pratiqué aujourd’hui en bas des barres d’immeubles dans les banlieues. « C’est une question de culture. On venait d’un milieu populaire où le foot était très présent. On se retrouvait à jouer dans la rue, contre les portes des garages. Ils nous arrivaient de crever des ballons et de casser des vitres… On était vingt, parfois trente. On faisait des tournois. Pour faire les buts, nous prenions les arbres. L’alignement entre les deux buts était loin d’être parfait (Rires) ». Dans le documentaire intitulé Football et Pasta Shoot, Roger Piantoni raconte une anecdote fameuse à propos du moment crucial du choix des équipes : le critère était celui de la morphologie urbaine. Les joueurs de la cité ouvrière des maisons trois pièces affrontaient ceux de la cité des maisons quatre pièces. La promiscuité des habitations crée des liens propres aux sports collectifs.

Piantoni avec l’équipe de France.

La Lorraine sur le devant de la scène

Mais sport co ou pas, les mômes veulent se distinguer. Un crochet ou un grand-pont pour éliminer un adversaire et s’ouvrir l’espace. Ça s’époumone sur les terrains, ça glousse dans les bistrots et ça mijote dans les chaumières. Quand vient l’heure de rentrer, les joueurs se mettent d’accord pour un but en or. Il faut souvent un exploit individuel pour forcer la décision : un coup franc bien tiré voire une reprise de volée. Alors vite, il faut rentrer pour ne pas en prendre une, de volée. Le dernier parti dévale la rue avec le ballon précieusement tenu sous le bras ! L’agitation du terrain laisse alors place à la douceur familiale. La cuisine de la mama a des accents du pays. Après le dîner, il est temps de se laver et d’aller se coucher. Le ballon sous l’oreiller, les corps tombent comme des masses. Les nuits sont délicieuses, la machine à rêves se met en marche. La silhouette de Michel Platini avec son maillot blanc et noir de la Juventus anime les songes. Tout le monde dans la région connaît l’histoire du gamin du pays. Un Lorrain qui soulève le trophée du championnat d’Europe 1984, ça ne s’oublie pas ! Pour Borbiconi et ses copains, Platoche reste la référence, le modèle à suivre. Passion avant tout le foot est aussi perçu comme une opportunité, « un moyen de s’en sortir dans ce milieu modeste ».

Le match amical entre la France et l’Allemagne du 23 février 1977 sonne comme l’apogée de la formation lorraine. Avec l’entrée de Bernard Zénier sur le terrain peu après l’heure de jeu, pas moins de cinq joueurs tricolores évoluent dans les formations lorraines de Nancy et Metz. Parmi eux, trois ont été formés dans les clubs amateurs du bassin industriel (Platini, Battiston et Zénier). Point d’orgue de cette soirée, c’est le Nancéien Olivier Rouyer qui fut l’unique buteur de la rencontre face aux champions du monde en titre.

Mais à partir des années 80, le poumon industriel lorrain s’essouffle, le décor jadis si animé se fige. Les murs décrépissent, les usines laissent place aux friches. La démographie va déclinante et la pratique du foot s’étiole quelque peu. Néanmoins, à défaut de porter le maillot bleu, quelques joueurs intégreront les clubs du sillon lorrain : l’AS Nancy Lorraine et le FC Metz. On peut citer David Zitelli, les frères Biancalani et les frères Borbiconi. Des noms qui fleurent bon la patrie de Garibaldi. Dans la fratrie Borbiconi, l’aîné Christophe a choisi Nancy là où Stéphane le cadet, a choisi de jouer sous la tunique grenat du FC Metz. Aujourd’hui encore, les deux clubs se disputent les joueurs du vivier nord lorrain. Des années 50 à aujourd’hui, le Pays Haut en a vu défiler, des petits et des grands prodiges du ballon rond. Venus de l’autre côté du Rhin ou de l’autre côté des Alpes, leurs aïeux ont laissé derrière eux leur pays pour s’installer dans le Nord-Est de la France.

Trajectoires de vies

Christophe Borbiconi sous les couleurs de l’As Nancy Lorraine.

Ces générations successives de joueurs cachent des histoires familiales singulières. Parmi elles, celle de Georges Sesia, l’un des grands attaquants français des années 50. C’est à Villerupt que Georges Sesia a vu le jour en 1924. Son père a posé valise dans la plus Italienne des cités
lorraines après avoir traversé les Alpes à pied pour fuir le régime fasciste de Mussolini. C’est aussi en raison de l’oppression de l’étau fasciste que le grand-père de Christophe Borbiconi a quitté l’Italie dans les années 30 avec un ami. A leur arrivée en France, pas de dolce vita mais un travail harassant dans les mines ou dans la sidérurgie. Le père de Christophe travaillera à l’usine quant à sa mère, elle sera aide-soignante.

S’il n’a pas oublié ses origines, Christophe Borbiconi l’affirme « A part les pâtes de la grand-mère, l’Italie, je ne connais pas. Je n’ai aucune culture italienne. Mon pays, c’est la France. Lors de la finale de la coupe du monde, j’étais en vacances en Sardaigne. J’ai dit aux Italiens que sans Materazzi on en serait à notre troisième étoile. La victoire française fut mon heure de gloire ! La plupart des Italiens supportaient la Croatie, j’étais un peu seul avec mon maillot français (Rires)». De ce récit de voyage, on constate un attachement à l’équipe tricolore et à son histoire. Un passé qui s’entremêle avec celui de la Lorraine, terre d’industrie, de métissage et de football.

Liste non-exhaustive d’internationaux français originaires du Pays Haut :

Marcel Adamczik, Patrick Battiston, Thadée Cisowski, Julien Darui, Bruno Ferrero, Sylvain Kastendeuch, Serge Masnaghetti, Carmelo Micciche, Roger Piantoni, Francis Piasecki, Michel Platini, Jean-Claude Piumi, Georges Sesia et Bernard Zénier.

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2 Responses to En passant par la Lorraine

  1. Feite guy dit :

    Manquent les

    AUDUNOIS

    Da Rui
    Poli

    Les Piumi Masnaghetti

  2. Adrien Jacquot dit :

    Merci, je viens de modifier l’article. Par contre Albert Poli n’a pas été international.

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