Ils se détestent : Celtic-Rangers

par • 30/08/2018 • A la une, Ils se détestent620

L’Écosse et la beauté de ses paysages lacustres, ses pâturages verdoyants et les manoirs qui les parsèment… Oubliez vite ce décor de carte postale ! La patrie du whisky ne se résume pas aux trésors sauvages de ses campagnes vallonnées. L’histoire qui va suivre pourrait faire l’objet d’un film de Ken Loach. Elle suinte un mélange de crachin, de suie et de misère sociale propre au Glasgow des années trente. Avec en prime, tous les lieux communs du Old Firm : de l’engagement sur le terrain, une pelouse détrempée et une passion démesurée. Le match entre le Celtic et les Rangers qui se profile ce week-end est l’occasion de revenir sur une page méconnue de l’histoire du derby écossais. Une histoire qui s’est déroulée il y a 77 ans quasiment jour pour jour.

Foot, bastons et religion

5 septembre 1931. C’est jour de derby et plus encore que les autres jours, une atmosphère explosive règne sur les faubourgs ouvriers de Glasgow. La cité la plus industrieuse d’Écosse vit au rythme des journées d’usine, des matchs du samedi et de la messe dominicale. À Gorbals, le quartier déshérité de la ville, la tension est palpable. Ici, la misère se confond avec la réalité. Le choléra se répand d’autant plus vite que 80.000 personnes vivent entassées dans des immeubles insalubres.

Dans ce décor à la Peaky Blinders, loin des circuits touristiques, les gangs de malfrats se disputent la souveraineté du quartier à coup de lames de rasoir. Un mode opératoire qui leur vaut le doux surnom de razor gangs. Avec un taux de chômage qui dépasse les 30%, la pègre locale n’a pas trop de soucis pour recruter ses petites mains. À la criminalité s’ajoute le fait religieux. Constante de l’histoire britannique, les tensions sont vives entre les catholiques et les protestants. Le gang des Billie Boys exècrent plus que tout les catholiques de la diaspora irlandaise. La légende raconte que Billy Fullerton, le fondateur du gang, aurait vu son destin de footballeur ruiné suite à une embuscade tendue par des migrants irlandais qui lui auraient brisé les jambes. La seule certitude c’est que les diatribes enflammées de Billy séduisent un nombre croissant de protestants. Surtout depuis que le carnet de commandes des chantiers navals se remplit au ralenti. L’agitateur met en garde les sujets de la couronne face à l’invasion des « papish bastard » irlandais.

Ces questions identitaires s’immiscent jusque dans le foot où le derby joue le rôle d’exutoire dans le conflit entre les protestants des Rangers et les catholiques du Celtic. Le chant xénophobe des Billie Boys est repris en chœur dans les travées d’Ibrox Park, l’antre des Rangers. Pas d’angélisme non plus du côté des catholiques, on donne aussi dans la castagne et dans les trafics. Le Celtic a pour emblème le trèfle irlandais. Le même trèfle qu’arbore fièrement le gang des Norman Conks sur son écusson. Gorbals, à mi-distance entre le Celtic Park et l’Ibrox Stadium est la zone tampon, le noyau dur de la confrontation. Dans sa Real Gorbals Story, l’écrivain Colin MacFarlane explique que les habitants du quartier « étaient et sont toujours des fous furieux de football » et que « le Celtic et les Rangers était le sujet dominant dans les conversations quotidiennes  des habitants ». Pour autant la passion du derby ne se limite pas à Gorbals. Elle anime chaque quartier, chaque rue et chaque pub de la ville. La carte de Glasgow est une mosaïque complexe entre les fiefs des Blanc et Vert et ceux des Bleus.

Une bataille de gangs à Glasgow dans les années 1930. (DR)

Amours (im)possibles

Cette pseudo guerre de religions, John Thomson, le gardien du Celtic n’en a cure. Et pour cause, le fait d’être protestant ne l’a pas empêché de gravir les échelons dans le club de la communauté catholique. Ni même d’être adulé par l’exigeant public du Celtic Park. Avant d’être sous les feux des projecteurs, le jeune homme avait un temps travaillé dans l’obscurité de la mine. Pas à Glasgow mais dans la ville de Bowhill sur la côte ouest du pays. Sa petite taille était un atout pour se faufiler dans le dédale des boyaux souterrains. Le dur labeur de la vie d’ouvrier, il connaît. Il a 17 ans quand le Celtic Glasgow lui propose de revêtir le maillot blanc et vert. Le football sera son nouveau gagne pain. Pour le meilleur et pour le pire… A son arrivée sur les rives de la Clyde, Thomson n’est que la doublure de Peter Shevlin, le gardien titulaire. Le 5 février 1927, le Celtic s’impose 6 à 3 sur le terrain de Brechin City. Là où les fans voient une victoire fleuve, le manager du Celtic, William Mallay rumine la perméabilité de sa défense. Shelvin fait figure de coupable. C’est décidé : dorénavant, c’est Thomson qui enfilera les gants. Il intègre le onze de départ. Il ne le quittera plus. Rapidement, le talent de Thomson est relayé dans la presse. Les éloges ne manquent pas. Le Daily Record souligne « les performances immenses » du gardien aux mains en or. Avec un gabarit d’un mètre soixante quinze, Thomson n’a pas le physique de l’emploi. Il compense cet handicap par sa vivacité. Lors d’un match, sur une sortie, il se fracture la mâchoire, se casse plusieurs côtes et perd deux dents. Rendre une copie vierge de tout but encaissé devient l’obsession de Thomson. Le fameux « clean sheet » cher aux médias britanniques.

Trois ans après son arrivée au Celtic, John est sélectionné en équipe nationale. C’est à cette période qu’il s’amourache de Margaret Finlay. À l’époque où le gamin de Bowhill remontait des chariots de charbon à la surface, sa belle s’adonnait à l’étude des langues, des mathématiques et à la pratique de la danse classique au prestigieux Edinburgh Ladies College. Margaret n’est autre que la fille de John Finlay, le big boss de la compagnie minière d’Édimbourg. Beau-papa ne s’oppose pas à l’idylle entre la danseuse de ballet et l’ancien mineur. C’est même une source de fierté : il est fan du Celtic ! Mais le véritable hold-up de Thomson, c’est avec ces compères de la sélection écossaise qu’il va le réussir.

Hampden Park, un jour de match. (DR)

Le 28 mars 1931 au Hampden Park de Glasgow, le onze au chardon affronte la sélection anglaise devant 131.000 spectateurs !  La dépression industrielle n’affecte pas la popularité de ce duel entre voisins. Quand l’Angleterre se présente dans le chaudron, elle reste sur une période d’invincibilité d’un an et demi. Son buteur Dixie Dean a fait trembler 17 fois les filets adverses sur ses 13 dernières sélections. Mais ni Dean ni ses coéquipiers de l’attaque des Three Lions ne feront sauter le verrou écossais. Contre toute attente, porté par un stade en fusion, l’Écosse se paye son meilleur ennemi sur le score de 2 à 0. Troisième clean sheet en quatre sélections pour Thomson !

Un ultime clean sheet

C’est auréolé de ce statut d’international que John Thomson s’apprête à jouer sur la pelouse d’Ibrox Park ce premier samedi du mois de septembre 1931. La tâche s’annonce rude pour l’arrière-garde du Celtic. En ce début de saison, l’attaque des Rangers tourne à plein régime avec une moyenne qui approche les quatre buts par rencontre. Sam English, la nouvelle pépite des Rangers, n’y est pas étranger. Le joueur est arrivé à Glasgow à 16 ans en provenance d’Irlande du nord. Son pays laissé derrière lui, le ballon rond est un repère auquel le jeune Sammy s’arrime. Talent oblige, l’ouvrier des chantiers navals troque rapidement son bleu de travail pour enfiler la tunique des Light blues. Le 8 août 1931, Sammy s’offre un triplé pour son premier match face à Dundee. Dix jours plus tard, il marque cinq buts contre Morton. Rapidement, l’attaquant devient la coqueluche d’Ibrox Park.

Comme pour chaque jour de match, après quelques pintes, les supporters des deux équipes se ruent dans les kiosques pour avoir les dernières infos. Les plus joueurs placent quelques pennies sur leur équipe chez les bookmakers. On peut lire dans le Glasgow Herald, que Sam English, le buteur maison est inapte pour le match. La mauvaise nouvelle se propage telle une traînée de poudre chez les parieurs. Et pourtant au coup d’envoi, le jeune homme tient bel et bien sa place sur le terrain. Le match dans le match entre Thomson et English aura bien lieu. La première mi-temps est plutôt ennuyeuse, les défenses prennent le pas sur les attaques. L’enjeu tue le jeu.

Les Rangers reviennent des vestiaires avec la ferme intention d’ouvrir le score. Lancé par Jimmy Fleming, Sam English s’en va défier Thomson. Le gardien ne se pose pas de questions et part au charbon tête baissée pour stopper la course du ballon. Il y parvient et la balle part en corner. Mais une fraction de seconde plus tard, le genou de l’attaquant heurte violemment la tête de Thomson.

L’action en question

Si les 80 000 spectateurs chauffés à blanc ne perçoivent pas tout de suite la gravité de l’incident, le malheureux Sam English en mesure lui toute la portée. John Thomson est évacué sur civière sous les yeux de Margaret, sa fiancée. Il a les os pariétaux du crâne fracturés. Il décède quatre heures plus tard à l’hôpital à l’âge de 22 ans. Dans un dernier hommage, le Glasgow Herald titra le 7 septembre « la disparition d’un gardien brillant». Des dizaines de milliers de personnes se rendirent à ses obsèques, le 9 septembre 1931, mettant de côté les inimitiés entre les deux clubs. A Gorbals comme dans les autres quartiers de la ville, la liesse du derby laissa place à la tristesse. Le résultat du match, bien dérisoire fut entériné à 0-0. John Thomson s’en est allé sur un ultime clean sheet.

Dimanche 02 septembre 2018 à 13h00 | Celtic FC – Glasgow Rangers FC

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