L’histoire d’un touriste mexicain converti au groundhopping par un chauffeur argentin

par • 20/08/2017 • A la une, Amérique du SudCommentaire (0)566

Après avoir assisté à un match de Nueva Chicago, en deuxième division argentine, Milled Assad Kuri est devenu ce que les spécialistes appellent un groundhopper. “Milo”, de son surnom, a décidé de voyager à travers les stades du monde entier pour assister à des matchs. Le Mexicain doit cette passion à Agustin, un chauffeur de taxi de Buenos Aires (Argentine). 11 ans plus tard, Milo lance un appel pour retrouver le chauffeur à travers un texte largement diffusé sur les réseaux sociaux en Argentine et au Mexique.  

“C’était en 2006. Je venais d’avoir 18 ans.  J’avais peu d’argent, pour ne pas dire que j’étais complètement fauché. Mais avec des amis incroyables, quelques ventes de vieilles choses et des économies, je me suis lancé dans ce qui sera mon premier voyage international. Celui qui te change la vie. La destination rêvée : l’Amérique du Sud, l’Argentine et l’Uruguay, 13 jours avec 8 potes. C’était en avril d’une année de Coupe du monde, Messi était déjà la grande promesse mondiale et Buenos Aires était infesté de pubs  la Coupe du monde en Allemagne.

Avec mon cousin Jorge, nous étions les plus footeux du groupe et avions regardé si notre voyage coïncidait avec un match de River ou Boca, le rêve de beaucoup. Malheureusement, aucun match de ces clubs à cette période ni en championnat, ni en Libertadores, ni en Sudamericana. En effet, nous étions à Buenos Aires en pleine semaine. On a voyagé la première semaine en Uruguay, avec des itinéraires différents. Jose Luis, Jorge, Jonas et Marco Antonio ont pris le Buquebus (le bateau qui relie Montevideo à Buenos Aires, ndlr) tandis que Julio, Lalo, Alberto, Antonio et moi avions pris l’avion jusqu’à Ezeiza. À notre arrivée, ce fut une odyssée pour trouver un taxi qui veuillent bien prendre 5 passagers avec leurs valises.

Le quartier de Mataderos. (DR)

D’un coup, un vieil homme qui travaille ou travaillait comme chauffeur de taxi à l’aéroport international de Buenos Aires propose de nous emmener, tous les cinq. Il nous a assuré que c’était sa dernière course et qu’il était un peu pressé car ce soir-là son équipe jouait un match. Nous avons accepté et nous sommes montés avec nos valises sur le toit. Nous étions serrés sur la banquette arrière en route vers Palermo, l’un des quartiers du centre de Buenos Aires où se trouvait l’appartement que nous avions loué. Cet homme s’appelle Agustin. Il conduisait un peu stressé mais avec le sourire aux lèvres. Il brisa la glace lorsqu’il nous raconta qu’il avait reçu un Mexicain pendant plusieurs semaines chez lui. Agustin disait qu’il adorait le football, qu’il avait beaucoup d’espoirs pour la Coupe du monde mais que ce jour-là, il avait l’esprit occupé par son club de coeur. On a même écouté tout l’avant-match à la radio pendant le trajet.

Je lui ai demandé quel était le nom de l’équipe qu’il supportait, il m’a répondu Nueva Chicago. Je me rappelle très bien des rires de certains de mes amis en lui demandant si c’était une équipe de baseball ou de football. Fier de son club et des ses couleurs, il nous disait que les supporters de Chicago constituaient l’une des meilleures hinchadas du pays et que ce week-end devait se jouer un clasico contre Chacarita. Entre les bouchons de Buenos Aires, mon amour pour le football, notre folie de jeunesse, il nous a finalement invité à voir le match avec lui et nous suggéra de laisser les valises à son domicile avant de nous amener à Palermo. Le paysage changea totalement. Passer du réputé Palermo au quartier malfamé de Mataderos pour 5 Mexicains d’à peine 20 ans qui laissent leurs valises chez un inconnu, c’était complètement fou.

Lalo nous conseilla de prendre nos passeports et l’argent, les vêtements n’étaient pas très importants. Aux alentours du domicile de notre chauffeur, tout le quartier était peint de vert et noir, les couleurs de Nueva Chicago. Les gens se saluaient dans les rues, son épouse et son fils nous ont reçu comme des membres de la famille. On a laissé nos valises et on a ensuite dîné pendant qu’Agustin passait des coups de fil à ses potes du quartier pour nous avoir des places. C’était un 11 avril 2006, journée 14, Nueva Chicago contre San Martin, match de deuxième division décisif pour la montée. Nous sommes entrés dans le stade, les tribunes étaient blindées, il y avait de tout : hommes, femmes, enfants, jeunes, bébés dans les bras. Il y avait des tambours, une odeur d’herbe pendant 90 minutes et bien sûr Agustin qui disait à tout le virage que nous étions mexicains et qu’il nous avait convaincu d’aller au stade.

Au coup de sifflet initial le stade explosa, les gens n’arrêtaient pas de chanter. Après le premier but de San Martin, les gens de Mataderos chantaient encore plus fort : « Cette hinchada mérite la première division », ce qui est vrai. « Vélez Sarsfield, ton hinchada me fait rire, elle s’appelle La Pandilla (le gang en français, ndlr) et vous n’êtes que 10 ! ». L’un des rivaux de Chicago est justement Vélez puisque Liniers est l’avenue qui divise les deux quartiers.

La pyrotechnie, les pétards, les drapeaux et les tambours offraient un beau visuel à la tribune. La vraie fête a commencé lors du premier but d’Higuain (frère de Gonzalo, ndlr) qui jouera quelques années plus tard à l’América, au Mexique. C’est lui qui marqua également le second but. Agustin nous prenaient dans ces bras, au bord des larmes, il savait que son équipe allait retrouver la première division. Chicago gagna 4-1 et monta à l’échelon supérieur quelques semaines plus tard. En 2006, les smartphones n’existaient pas, nous n’avons pas pu filmer, ni même prendre de photos mais ce souvenir est gravé dans notre mémoire pour toujours. Nous avons vécu une soirée incroyable et inespérée dans cette ciudad de la furia, le surnom de Buenos Aires.

Nous avons récupéré nos valises et un ami d’Agustin nous emmena à Palermo. Je suis retourné quatre fois à Buenos Aires et j’ai, à chaque fois, assisté à des matchs. J’ai cherché Agustin à Ezeiza pour le saluer, sans succès. Malgré tout, ce fut l’une des plus belles expériences de ma vie. Je te remercie cher Agustin. Car ce fabuleux vice que j’ai, qui est de voir du football aux quatre coins du monde, a commencé ici, au stade du quartier de Mataderos.

Pourquoi voir un match à la télévision quand on peut le voir au stade ? Tout ne dépend uniquement que de toi. J’espère que mes amis supporters de Nueva Chicago m’aideront à diffuser cette histoire pour retrouver Agustin.”

Chicago, un sentimiento nunca nadie lo va entender 

Tel est l’émouvant appel à l’aide lancé par Milled Assad Kuri sur les réseaux sociaux. “Milo” a désormais 29 ans, est entrepreneur et vit au Panama. Il n’a plus jamais revu Agustin. Au cours de ces années, le Mexicain est devenu un véritable globe-trotter du football et a assisté à plus de 80 matchs partout dans le monde. Supporter de l’América, il suit notamment la sélection mexicaine lors des différents tournois internationaux comme la Coupe du monde ou encore la Coupe des confédérations.

En 2014, au Brésil justement, “Milo” croise la route d’Argentins supporters de Nueva Chicago. Après leur avoir raconté son expérience à Buenos Aires, ils sont restés en contact. Les réseaux sociaux ont fait effet boule de neige et le post de “Milo” a été d’abord été partagé par ces supporters rencontrés au Brésil puis par de nombreux supporters de Chicago. Un vieil ami de Agustin est finalement tombé sur la publication et a servi d’intermédiaire entre Agustin et “Milo”. Les deux sont, désormais, régulièrement en liaison téléphonique et l’émotion prend le dessus lorsqu’ils se remémorent cette folle soirée à Mataderos.

Cette anecdote peut paraître banale, pourtant, il s’agit d’une piqûre de rappelle qui nous montre que le football n’est pas seulement des droits TV mirobolants, 220 millions d’euros dépensés pour l’achat d’un joueur ou encore des sponsoring à tout va. C’est aussi et surtout de la passion, des émotions et des rencontres.

La hinchada de Nueva Chicago. (Dr)

Christofer HALLEZ Twitter @Chris_Tucu
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