Pablo Carrozza : “Nous ne devons pas négocier avec des délinquants”

par • 12/06/2017 • A la une, Amérique du SudCommentaire (0)951

En Argentine, il existe une émission de radio qui s’est donnée pour objectif de dénoncer les dérives de certaines barras bravas comme la violence et les liens que certaines entretiennent avec des hommes politiques. Cette émission, « Codigo de Barras », est animé par le journaliste Pablo Carrozza, auteur du livre Yo no soy como esos (“je ne suis pas comme eux”) et menacé de mort à plusieurs reprises. Rencontre avec l’animateu accompagné de Pablo Lejder, producteur de l’émission, pour un entretien exclusif.

Bonjour Pablo. Pour commencer peux-tu te présenter à nos lecteurs, et nous de parler de « Codigo de Barras ». Comment est venue l’idée de créer une émission sur un sujet si sensible ici en Argentine ?

Pablo Carrozza : Je suis journaliste de formation et je travaille sur la Radio Mitre dans l’émission Super Mitre Deportivo. Quand Pablo Lejder m’a appelé pour me présenter le projet j’ai tout de suite était emballé car c’est un sujet que je connaissais bien. Après plusieurs rencontres et de nombreuses discussions nous avons décidé de lancer l’émission Codigo de Barras sur la Cadena Uno AM 1240 (aujourd’hui sur LA RZ chaque mardi à 3 heures du matin heure française, ndlr), une radio complètement indépendante, pour dénoncer tout ce qui se passe et que nous trouvons anormal dans le football argentin et notamment ses tribunes.

Il est vrai que votre émission dénonce énormément de choses avec souvent des informations chocs. Dans un monde aussi fermé qu’est le monde des tribunes et le monde des barras bravas, comment fais-tu pour te procurer autant d’informations ?

PC : Cela est dû à plusieurs critères. Je sais qu’en Europe avec les groupes ultras cela ne fonctionne pas de la même manière et le sujet est un peu plus minime qu’ici en Argentine. Mais il faut savoir que les barras aiment jouir d’une certaine image et popularité dans les médias. En travaillant avec d’autres journalistes, notamment Gustavo Grabia de Olé qui est spécialisé sur le sujet et avec qui nous avons de bonnes relations, nous obtenons pas mal d’informations. De plus, mon téléphone portable est devenu un véritable standard. Je reçois de nombreux coups de fils de personnes appartenant aux barras bravas et qui veulent prendre du galon en dénonçant certaines choses en interne.

Quel genre de public écoute Codigo de Barras ? Car paradoxalement, il faut être un peu passionné ou connaisseur du milieu des barras pour écouter votre programme…

PC : Tu as totalement raison. Je pense vraiment que nos premiers auditeurs sont ceux que nous dénonçons car le passionné de football qui va au stade une fois de temps en temps ou qui regarde la plupart du temps les rencontres de son équipe à la télévision ne ressent pas le besoin de s’intéresser à cela. Après, au fur et à mesure du temps, beaucoup d’autres médias se sont mis a écouter notre émission au vu des informations que nous pouvons délivrer. Et même si nous restons un média indépendant qui nous coûte plus d’argent que nous n’en gagnons contrairement à ce que certains pensent et disent (en Argentine, d’aucuns accusent Codigo de Barras de vivre sur le dos de la violence, ndlr), nous avons gagné beaucoup de crédibilité.

Venons-en aux faits. Vous dénoncez la violence et certains trafics qu’engendrent les Barras-Bravas. L’interdiction de déplacement des supporters visiteurs depuis 2013 est toujours partiellement en place aujourd’hui  et n’a rien arrangé, quelles solutions préconisez-vous pour éradiquer la violence des stades en Argentine ?

PC : (Il hésite longuement) Pour moi cette interdiction de déplacement des supporters visiteurs était et reste ridicule. Comment peuvent-ils priver des familles, des supporters de se déplacer, voir leur équipe alors que le problème n’est pas là ? Autre exemple, comment peut-on interdire à un supporter de River Plate ou de Boca Juniors qui habite tout au nord du pays d’aller voir son équipe jouer à Crucero del Norte, qui se situe dans la Province de Misiones, alors que c’est la seule opportunité de l’année qu’il possède de voir évoluer son équipe ? Cela est une mascarade surtout quand l’on sait que le problème de la violence est le plus souvent généré au sein même d’une barra brava et concerne la hiérarchie interne. Malheureusement je suis arrivé à un tel point que je pense qu’il n’y a pas de solution. Dans le football, tout est gangrené par la politique et l’argent. J’ai même envie de te dire que la seule solution serait d’arrêter le football, chose bien sûr totalement utopique au point de vue économique et même moral.

Il y a deux exemples complètement différents dans la gestion de ses propres supporters. L’exemple beaucoup plus répressif de Javier Cantero avec Independiente et l’exemple d’un dialogue permanent côté Velez Sarsfield avec Raul Gamez…

PC : (Il coupe) Attention, Raul Gamez était certes leader de la barra brava de Velez mais appartient à la vieille école si je puis dire. À l’époque les barras n’étaient pas aussi violentes et surtout ne luttaient pas pour les mêmes intérêts qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas de lutte en interne pour le pouvoir et donc pas autant d’argent qui circulait. Lui-même reconnaît être surpris par l’évolution des choses. Après, nous savons tous qu’il entretient un dialogue permanent avec la Barra del Fortin, qu’il y a des passe-droits au niveau des places ou encore des déplacements quand ceux-ci étaient autorisés. Au moins il l’avoue et il est honnête contrairement à d’autres dirigeants.

Cela ne pourrait pas être une alternative à la politique beaucoup plus répressive de Javier Cantero quand il fut président à l’Independiente ?

PC : Non ! Car comme je dis toujours ce sont des délinquants et nous ne devons pas négocier avec des délinquants. Javier Cantero a été le seul, et je dis bien le seul, à porter ses couilles (sic) pour dénoncer et combattre les barras bravas. Il était sous protection personnelle toute la journée, ne pouvait se rendre seul à Avellaneda (banlieue proche de Buenos Aires où évoluent Independiente et Racing, ndlr) et aucun, je dis bien aucun, dirigeant ou politique n’a prononcé ne serait-ce qu’un mot pour le soutenir dans cette démarche. C’est une honte ! Javier Cantero a dû aussi affronter une crise sportive dans le même temps et c’est peut-être cela qui lui a fait défaut même s’il n’y a jamais de bons ou mauvais moments pour combattre ce fléau, je pense que sans la première relégation de l’histoire du club il aurait peut-être pu aller au bout de son idée.

Pablo, tu as sorti ton livre, Yo no soy como esos (Je ne suis pas comme eux), il y a un an et demi. Ce livre fait référence aux barras et plus particulièrement celle de River Plate…

PC : Exactement. En tant que supporter de River, je dis bien supporter et non barra, il me semblait important de faire la différence entre ces deux points très importants, d’où le titre Yo no soy como esos. Ce livre résume l’histoire de la barra brava de River Plate, Los Borrachos del Tablon, depuis sa création jusqu’à aujourd’hui. L’ascension de la violence, des trafics qui se sont implantés au sein de celle-ci jusqu’aux factions internes qui se sont créées.

Une dernière question, tu as été menacé de mort à plusieurs reprises que ce soit côté River Plate et même Boca Juniors. Comment fais-tu pour travailler dans ces conditions et toujours avoir cette envie de combattre les barras bravas ?

PC : C’est peut être mon côté un peu fou (il rit). Pourtant il y aurait beaucoup d’éléments qui devraient nous décourager. Les menaces sont une chose qui peut vous affecter moralement mais il y a aussi ce côté d’un travail qui peine à porter ses fruits. Quand je vois aujourd’hui que nous apportons les preuves à certains juges d’instruction ou à certains avocats et que personne ne préfère s’en mêler c’est assez décourageant et c’est peut-être pour cela que nous devenons un peu fatalistes. Certains ont préféré quitter l’équipe, nous on continue et on continuera, non pas cette lutte car je ne considère pas cela comme une lutte, mais plutôt de dénoncer tout cela car nous aimons ce sport qu’est le football et qui aujourd’hui est aux mains de personnes qui ne le méritent pas.

Propos recueillis par Bastien Poupat à Buenos Aires

Twitter @BastienPoupat
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